La bombe défensive dirigée contre l'Allemagne est devenue une arme offensive dirigée contre la Russie

GÉNÉRALITÉS

L'histoire est souvent dévalorisée par des mythes généralement entretenus par les pouvoirs politiques à la recherche d'objectifs nationalistes. Comme l'exprime très clairement Anne Morelli dans son livre consacré à l'Histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie « L'Histoire est inextricablement liée aux pouvoirs politiques ». Elle ajoute « que l'on n'hésite pas à remplacer l'Histoire par le mythe légitimateur et la pure invention » et que « les fictions forgées seront distillées via les enseignants, les journalistes, la littérature de vulgarisation, les réalisateurs de télévision ». La désinformation peut prendre des dimensions fantastiques grâce à l'image télévisée, manipulée et diffusée dans le monde entier.

La remise en question, grâce à la recherche sur archives déclassifiées, permet heureusement de démystifier les stéréotypes entretenus dans les manuels et les médias. Le colloque d'aujourd'hui a notamment pour but d'apporter de nouvelles données relatives à la bombe d'Hiroshima considérée beaucoup trop souvent comme la cause, devenue presque officielle, de la reddition japonaise en août 1945. Ce colloque devrait également rectifier le concept de dissuasion nucléaire, jugé encore aujourd'hui par de très nombreux spécialistes militaires, comme indispensable pour maintenir la paix. Sur le plan environnemental, cette réunion se propose de rappeler la très importante radio-contamination engendrée par les puissances qui entretiennent des arsenaux nucléaires ainsi que les dangers des proliférations verticale et horizontale qui vont nécessairement s'amplifier si le démantèlement des têtes nucléaires continue à avancer à une lenteur désespérante.

Enfin dans le cadre européen, les orateurs et les intervenants auront certainement l'occasion d'évoquer la crise de confiance qui s'est installée vis-à-vis de la France à propos de la rupture du moratoire sur les essais et plus spécialement au sujet de la volonté française, annoncée à plusieurs reprises depuis 3 ans, de vouloir étendre sa dissuasion à l'Union européenne. ce qui constituerait une infraction au Traité de Non-Prolifération. Cette crise risque, malgré les objections de quelques membres européens arrivés il y a peu. d'accélérer le processus des négociations au sujet de l'européanisation de la dissuasion nucléaire.

La plupart de nos ministres qui siègent au sein du conseil européen ne refusent pas d'entamer des discussions à ce sujet. N'est-ce pas mettre la main dans l'engrenage de la prolifération, que l'Union européenne vient de proscrire il y a à peine 4 mois ?

POURQUOI HIROSHIMA ET NAGASAKI ?

Les différentes raisons invoquées par les manuels et discours politiques pour justifier Hiroshima et Nagasaki sont diverses et parfois complexes.

La plus classique, la plus répandue et la plus erronée que l'on retrouve malheureusement partout est qu'il fallait hâter la fin de la guerre pour éviter des centaines de milliers de morts américains. Winston Churchill a même parlé de 1 million d'Américains et de 250.000 Britanniques !

L'examen des documents de 1945 indique que ces estimations, principalement diffusées par le Président Truman et Churchill, sont dénuées de tout fondement. Les militaires américains estimaient que l'invasion de l'île de Kyûshu, considérée comme devant être décisive sur l'issue de la guerre, aurait provoqué la perte de 31.000 combattants comprenant 7.500 morts et 23.500 blessés et disparus.

Les trois raisons déterminantes qui expliquent le bombardement de Hiroshima et Nagasaki et qui interfèrent entre elles sont chronologiquement les suivantes :

  1. Il fallait utiliser ces deux ou trois bombes qui avaient coûté deux milliards de dollars à l'époque, soit 28 milliards aujourd'hui et qui avaient mobilisé plus de 130.000 travailleurs pendant plus de 2 ans. Ce crime contre l'humanité fut en partie déterminé par le désir de venger Pearl Harbor et les cruautés japonaises commises sur les prisonniers de guerre mais aussi par la pulsion perverse de l'expérimentation sur des cobayes humains : la bombe à uranium pour Hiroshima et celle au plutonium pour Nagasaki.
  2. Il fallait mettre fin à la guerre pour empêcher l'expansion de l'URSS en Mandchourie et en Corée. Remarquons, toutefois, que l'invasion du Japon par l'Armée rouge était pratiquement impossible vu l'absence de matériel de débarquement:
  3. Il fallait démontrer la nouvelle puissance militaire améri-caine et utiliser la bombe comme arme diplomatique dès la conférence de Potsdam qui avait été retardée d'un mois pour qu'elle coïncide avec l'explosion d'Alamogordo.

Bien que l'arme diplomatique semble avoir joué le rôle prédominant dans la prise de la décision tragique, il est difficile d'estimer le poids de chacune de ces trois raisons.

Le 21 juillet, le Président Truman recevait, en pleine conférence de Potsdam, le rapport détaillé du Général Groves sur l'essai de Trinity qui avait techniquement parfaitement réussi. Dès ce moment, l'attitude du Président américain vis-à-vis des Soviétiques changera totalement...

Il durcira sa position et prendra des dispositions pour mettre un terme à la conférence et pour rentrer précipitamment dès le 24 juillet.

Grâce à son monopole atomique qui durera 4 ans et grâce à son hégémonie qui se maintiendra bien plus longtemps, Truman allait devenir le symbole de la résistance aux ambitions de l'URSS.

La guerre froide, probablement initiée le 21 juillet 1945 à Potsdam, allait se baser sur la bombe atomique, prévue au départ pour dissuader l'Allemagne de l'utiliser, et en réalité détournée de sa destination pour être expérimentée principalement sur les populations civiles d'Hiroshima et de Nagasaki. La bombe allait imposer l'hégémonie américaine par la terreur et le recours à une diplomatie intransigeante.

Plusieurs événements sont pourtant révélateurs de la bonne volonté des Soviétiques, du moins au début :

  • élections d'automne 1945 en Hongrie avec défaite des groupes communistes;
  • retrait des troupes soviétiques de Norvège;
  • introduction de non communistes dans le gouvernement roumain en décembre 45;
  • retrait des troupes soviétiques de Tchécoslovaquie avec élections libres et l'espoir d'un régime neutre;
  • retrait des Soviétiques de l'île danoise de Bornholm, abandon des communistes grecs;
  • retrait des Soviétiques en Autriche après la signature du traité de paix en 1955.

Beaucoup d'historiens pensent que Staline ne souhaitait pas la guerre froide, la bonne volonté de l'URSS étant démontrée notamment par les statuts de neutralité octroyés à la Finlande et à l'Autriche.

Après 1947 et 1948, l'attitude soviétique va se durcir fortement suite au plan Marshall de juin 1947, considéré comme une menace économique devant attirer l'Europe orientale dans l'orbite occidentale. On pourrait y joindre les préparatifs secrets du Pacte Atlantique et la réforme monétaire dans la zone occidentale d'Allemagne et de Berlin du 18 juin 1948 qui va consacrer la scission économique des deux Etats allemands qui verront le jour en mai 1949.

Enfin, il faut rappeler le discours incendiaire de Churchill à Fulton le 5 mars 1947, suivi une semaine après au Congrès américain, par la présentation de la doctrine Truman, exprimant la volonté de lutter contre le communisme « partout dans le monde » et spécialement en Grèce et Turquie. On assistera fin 1947 à la dissolution des partis d'opposition en Pologne et en Hongrie ainsi qu'à la création du Kominform le 5 octobre. Staline se croyant menacé se lança dans la guerre des nerfs : le blocus de Berlin du 22 juin 1948 sera la réponse à l'introduction du nouveau Deutsche Mark occidental réalisé le 18 juin.

Selon un rapport de l'Etat-major américain de 1948, confirmé deux ans plus tard par la CIA, l'Armée rouge n'aurait pu aligner que 800.000 hommes pour une attaque en Europe avec l'handicap d'une traction chevaline encore estimée à 50 % et d'un réseau de chemin de fer très fortement démantelé par ies Soviétiques pour compenser l'absence de réparations ...

Selon Georges Kennan, brillant expert des questions soviétiques, même en l'absence de bombe atomique, les Soviétiques n'auraient pas attaqué l'Europe - Le mythe d'une attaque imminente de l'armée rouge déferlant sur l'Europe en quelques jours était savamment entretenu par les militaires occidentaux. (Une proposition de thèse de doctorat sur ce thème proposé par un Général belge fut refusée par I'ULB.) La diplomatie atomique allait permettre le développement de la guerre de Corée et ensuite celle du Vietnam. La dissuasion nucléaire a peut-être permis la paix en Europe mais certainement pas dans le monde.

SEQUELLES DE LA GUERRE FROIDE

Les séquelles de la guerre froide ont été catastrophiques non seulement sur le plan politique mais aussi sur ceux du social et de l'environnement. La guerre froide semble s'installer déjà en 1944 avec la guerre civile en Grèce; Hiroshima et Nagasaki la catalyseront de façon décisive en août 1945. Elle deviendra tout à fait officielle avec le discours anti-soviétique du 5 mars 1946 prononcé par Churchill à l'Université de Westminster, située à Fulton dans le Missouri. Churchill y dénoncera le rideau de fer et son allocution très violente sera directement relayée, une semaine plus tard, le 12 mars par le Président Truman devant le Congrès. Le lancement du plan Marshall le 5 juin 1947 consacrera la guerre froide qui se crispera avec le blocus de Berlin en 1948 et avec la signature du Pacte Atlantique en avril 1949.

Les séquelles et les crimes liés à la course aux armements nucléaires sont particulièrement effrayants pour ne pas dire monstrueux et sont d'une façon générale proportionnels à l'importance de l'arsenal nucléaire détenu.

La radio-pollution est donc particulièrement importante aux Etats-Unis et dans l'ex-URSS. En Amérique, les sites de Hanford dans l'Etat de Washington, de Savannah River en Caroline du sud et du Nevada sont tristement célèbres. Il en est de même pour Semipalatinsk au Kazakhstan, en Nouvelle Zemble et dans de nombreux sites disséminés dans l'Oural et la Sibérie. On peut encore citer plusieurs îles et atolls du Pacifique ainsi que la région de Maralinga en Australie.

De nombreuses publications ont été faites sur ce thème. Elles démontrent que les séquelles de la guerre froide dépassent l'imagination puisqu'elles concernent des centaines de milliers de km², de continents et d'océans pollués par les radio-nucléides. Les 511 essais nucléaires effectués dans l'atmosphère, la stratosphère et sous l'eau ont libéré des quantités énormes de radio-nucléides dans les écosystèmes dont 10.000 kg de plutonium 238, 239, 240, et 241 entre 1945 et 1980, soit une dose mortelle par 25 m2 dans l'hémisphère nord. L'ensemble de ces essais atmosphériques provoquera au minimum 500.000 cancers mortels avant l'an 2000 causés par les retombées radioactives agissant par voie externe (46 %), par inhalation (8 %) et par ingestion (46 %). Le césium 137 est toujours recyclé dans nos écosystèmes, il est particulièrement nuisible dans les formations végétales installées sur des substrats pauvres (la toundra).

A l'occasion de la levée du secret sur les archives américaines, la Sous-secrétaire d'Etat à l'énergie, Madame Hazel O'Leary, a révélé les incroyables expériences auxquelles se sont livrés les «responsables américains». Citons entre autres 204 essais nucléaires secrets. 725 kilos de plutonium en provenance de Rocky Flats dans le Colorado enfouis sans autorisation dans l'Idaho. des centaines d'expériences avec traceurs radioactifs pratiquées sur des humains non seulement dans un but de protection (doses admissibles) mais aussi dans un but toxicologique (doses mortelles).

Ces recherches ont été commentées dans la grande presse américaine. C'est ainsi que 62 adolescents handicapés mentaux de l'école publique de Fernald à Waltham dans le Massachusetts ont dû ingérer des aliments contaminés par différents isotopes radioactifs. Dans le Tennessee, des pilules radioactives ont été administrées à 751 femmes enceintes, des nouveau-nés ont reçu de l'iode 131 dans des hôpitaux de 5 Etats américains. D'autres recherches utilisant le plutonium ou les rayons X ont été réalisées dans un but strictement militaire qui consistait à déterminer les doses mortelles chez des cancéreux mais aussi chez des témoins sains.

Les Anglais ont réalisé en Australie plus d'une centaine d'essais avec des aérosols de plutonium - 22 kg de plutonium ont été pulvérisés à des altitudes de plus de 1000 m et sur des distances de plus de 150 km dans la région de Maralinga et Taranaki. Ces expériences menées entre 1952 et 1963 ont gravement contaminé les territoires occupés par les aborigènes de la tribu Tjarutja.

Dans les expériences cliniques, les patients n'étaient informés que très partiellement sur les risques et les effets secondaires. Aucune information n'était donnée sur les objectifs militaires. Les expériences d'irradiation globale du corps consistaient à donner des doses de 50 à 300 rads, dans certains cas, 600 rads soit des irradiations pouvant entraîner la mort dans les 30 jours.

Pour l'ex-URSS, nous n'avons pas connaissance d'expériences similaires (malgré les livres farfelus publiés aux Etats-Unis par d'anciens membres du KGB). Néanmoins, le niveau de radio-contamination à Semipalatinsk, en Nouvelle Zemble. dans la région de Chelyabinsk et de Kyshtym dans l'Oural, de Tomsk, de la rivière Techa (sud de la Russie) et de bien d'autres sites est absolument catastrophique.

Le nombre de victimes de cancers mortels dus à la radio-contamination de ces dizaines de sites disséminés principalement aux Etats-Unis, dans l'ex-URSS, en Grande-Bretagne, en Australie, dans le Pacifique, en Algérie, en France et en Chine est certainement très élevé sans qu'il soit possible d'en faire une évaluation quantitative. Ces victimes s'ajoutent naturellement aux 500.000 cas cités plus haut.

Pour conclure cette introduction, nous pouvons constater que le prix de la guerre froide a été très élevé tant sur le plan politique que social, médical et écologique.

Espérons que nous parviendrons à dénoncer dans l'avenir l'escroquerie de la dissuasion nucléaire. Cette dernière est toujours bien ancrée dans l'esprit des gens et toujours bien diffusée par les responsables des cinq puissances nucléaires. Cette dissuasion nucléaire permet aux responsables politiques de maintenir le lobby militaro-industriel et d'exiger de la part des populations des sacrifices physiques inadmissibles.

Je tiens à remercier les institutions et associations qui ont soutenu et permis la réalisation de ce colloque.

Je songe plus spécialement au C.E.A.H., à l'Association 4=4, à ARTPRO et à OXFAM ainsi qu'au Professeur Wautelet, à l'ULB et à l'UMH.

Nous remercions également l'AMPGN pour son soutien moral et ses encouragements.

Je voudrais également remercier les membres du Comité National de la Commémoration du 50e Anniversaire de la Fin de la 2e Guerre Mondiale qui ont travaillé dans un excellent esprit d'équipe en réalisant notamment la très belle exposition d'oeuvres artistiques qui sera inaugurée demain, le samedi 16 septembre 1995 à 13 h 30 à la Maison du Cerf Blanc. Enfin, nos remerciements s'adressent à Monsieur Bouilliez qui a dirigé les travaux de fin d'étude de ses étudiants consacrés à l'aménagement d'un nouveau parc Hibakusha.

Last but not least, un grand merci très sincère à nos trois collaboratrices Anne-Marie Wantiez, Bernadette Lamblin et Rita Jasinski sans lesquelles l'A.E.P.G.N. et son bulletin ne pourraient survivre.

Pour clore cette série de remerciements, il m'est particulièrement agréable d'exprimer toute ma gratitude aux orateurs et aux participants qui ont répondu à notre invitation et contribué à la réussite de cette réunion.

Pierre PIERART
(Professeur à l'Université de Mons-Hainaut)